Conakry – Derrière les promesses d’investissements et de développement d’infrastructures portuaires, le projet de Kokaya s’est progressivement mué en une véritable saga politico-financière et judiciaire. Retour sur une chronologie explosive, marquée par des alliances fragiles, des accusations de fraude et des décisions controversées.

L’histoire débute en 2010 avec la création de la société Eurasian Resources SARL (ER). L’année suivante, l’entreprise boucle une levée de fonds qui lui permet de poser les bases de son expansion. En 2016, ER franchit un cap stratégique : elle réalise une étude de faisabilité et sollicite une concession de 1,1 km² pour un port fluvial à Kokaya. Un protocole d’accord est signé avec Soguipami, alors dirigée par Ahmed Kanté, ouvrant la voie à un ambitieux projet logistique.

En 2017, ER présente un concept de port multi-utilisateurs et élargit considérablement le projet avec l’arrivée de nouveaux partenaires. La superficie passe à 3,2 km². Mais cette expansion s’accompagne de zones d’ombre : départ d’Ahmed Kanté de Soguipami, création de nouvelles entités privées et multiplication d’accords parallèles.

Malgré l’obtention d’un permis minier, ER peine à mobiliser les financements nécessaires. En 2018, des difficultés à honorer certains engagements financiers entraînent une restructuration du projet et l’entrée de la société African Bauxite Corporation (ABC), basée à Londres. Les travaux d’infrastructures portuaires et routières démarrent, tandis que les titres miniers sont redistribués.

L’année 2019 marque un tournant. Un partenariat financier majeur est conclu entre ABC et SD Mining, mais des tensions éclatent rapidement entre ER et ABC autour du contrôle de la zone portuaire. Une médiation internationale aboutit à un partage du site.

Parallèlement, la création de nouvelles sociétés par Ahmed Kanté et ses associés suscite de vives critiques. ABC dénonce une appropriation illégitime de parts du projet sans investissement réel. Selon ces accusations, une entité dénommée Guinea Investment Corporation (GIC) se serait attribué une partie du port multi-utilisateurs ainsi que des actifs miniers initialement destinés à ABC, sans y avoir contribué financièrement.

L’affaire remonte alors jusqu’aux plus hautes sphères de l’État, avec une implication présidentielle et la présentation d’éléments de preuve lors d’une réunion à Paris.

Malgré l’ouverture d’une enquête, celle-ci est clôturée sans conclusions publiques, alimentant les interrogations. Un accord de règlement reconnaît toutefois la légitimité d’ABC. Une nouvelle enquête est lancée, mais elle s’enlise à son tour, entre réunions annulées et absence de décisions claires. En 2021, des confirmations internes renforcent la position d’ABC, tandis que des accusations de fraude visent certains acteurs clés du dossier.

Face à ce qu’elle considère comme une inaction, ABC dépose une plainte pénale en 2022, déclenchant l’ouverture de procédures judiciaires. L’année 2023 est marquée par une montée des tensions : gel temporaire des activités, conflits internes entre parties prenantes et poursuite de certaines opérations malgré les procédures en cours.

En novembre 2023, un juge ordonne le renvoi du dossier devant la juridiction de jugement pour des faits présumés de nature pénale, tandis que certains mis en cause refusent de comparaître.

L’année 2024 est rythmée par une succession d’audiences, de renvois et de contestations. Des témoignages contradictoires émergent, notamment celui d’Ahmed Kanté, qui conteste jusqu’à l’existence même d’ABC. Dans ce climat tendu, un journaliste enquêtant sur l’affaire est agressé. Deux autres procédures sont engagées, dont l’une atteint la phase de jugement en première instance devant la CRIEF à la fin de l’année 2025.

En 2025, après plusieurs reports, un procès pénal visant Ahmed Kanté connaît un tournant majeur : malgré un réquisitoire sévère du parquet, une décision de relaxe est prononcée sans explication détaillée. Ce verdict fait immédiatement l’objet d’un appel.

Quelques mois plus tard, la Cour d’appel de la CRIEF condamne certains prévenus pour abus de confiance et renvoie l’affaire devant une juridiction inférieure. Parallèlement, des révélations sur d’éventuels conflits d’intérêts liés à des fonctions publiques viennent complexifier davantage le dossier.

En mai 2025, le gouvernement décide également de retirer la licence d’Axis, principal actif à l’origine des activités d’Ahmed Kanté, décision qui déclenche une série de nouvelles procédures pour abus de confiance.

Depuis le début de l’année 2026, le ministère des Mines et de la Géologie adopte une posture prudente, attendant l’issue des procédures judiciaires. Mais de nouvelles tensions apparaissent : ABC affirme avoir découvert des exportations de bauxite effectuées par certaines entités sans base légale.

Des courriers officiels ont été adressés aux autorités compétentes afin d’obtenir des clarifications et d’inciter l’État à intervenir, éventuellement avant même une décision définitive de justice.

Au-delà des protagonistes, l’affaire Kokaya met en lumière les fragilités de la gouvernance minière en Guinée : conflits d’intérêts, opacité dans l’attribution des titres et insuffisances institutionnelles.

Entre enjeux économiques majeurs et batailles judiciaires complexes, ce dossier tentaculaire est loin d’avoir livré tous ses secrets.

Par Lans YANS