Sous une pluie qui ne lave plus rien.

J’ai déjà écrit cette tribune. En 2025. En 2020. En 2010. Probablement même avant. Certaines tribunes reviennent comme les pluies : elles changent de date, jamais de sujet.

Le 6 mai, il a plu. Pas longtemps. Juste assez pour que la capitale enlève son maquillage. À Kissosso, Enta, Sangoyah, Hamdallaye et ailleurs, les caniveaux ont fait ce qu’ils savent faire le mieux désormais : régurgiter. Les routes ont disparu sous une eau noire chargée de bouteilles, de sachets, d’épluchures, de boue, de pneus usés, de restes de marché et de cette odeur typiquement conakryka qu’aucun ministère n’a encore réussi à classifier.

Conakry ne tombe plus malade pendant la pluie. Conakry transpire simplement sa vérité.

Le 16 mai, il a plu encore. Cette fois, la ville n’a même pas fait semblant d’être surprise. Les motos sont tombées aux mêmes endroits. Les embouteillages ont récité les mêmes prières. Les mêmes vidéos ont circulé sur WhatsApp, filmées par les mêmes citoyens indignés qui, quelques heures plus tard, jetteraient tranquillement leurs déchets dans les mêmes caniveaux.

Chez nous, nous dénonçons souvent le désordre avec la main même qui le fabrique.

Puis survint l’événement le plus extraordinaire de ce mois de mai : l’étonnement officiel.

Le président Mamadi Doumbouya aurait quitté son convoi pour circuler dans une voiture banalisée. C’est donc ainsi que le chef de l’État a découvert que sa capitale était sale. Il fallait voir l’émotion nationale. On aurait dit un explorateur tombant sur une civilisation perdue.

Monsieur le Président, permettez-nous une confidence : Conakry est sale depuis longtemps. Très longtemps. Suffisamment longtemps pour que les moustiques eux-mêmes aient développé un droit de propriété sur certains caniveaux.

Mais voilà le miracle administratif guinéen : il faut parfois qu’un président se déguise en citoyen ordinaire pour découvrir ce que les citoyens ordinaires sentent chaque matin.

La vraie question n’est pas ce que le président a vu. La vraie question est : qu’est-ce que les autres regardaient pendant tout ce temps ? Les ministres. Les gouverneurs. Les maires. Les présidents de délégations spéciales. Tous ces hommes climatisés qui rédigent des plans d’action pendant que la ville prépare déjà sa prochaine noyade.

Puis vint l’opération de curage. De nuit. Avec l’armée.

La République de Guinée a donc officiellement mobilisé des soldats contre des ordures ménagères. Peu de nations peuvent se vanter d’avoir transformé des caniveaux en théâtre d’opérations militaires. Nous avons des hommes formés aux stratégies de défense nationale désormais déployés contre des bouteilles vides, des eaux usées et des sachets flottants. À ce rythme, le prochain communiqué militaire annoncera probablement la neutralisation d’un dangereux pneu usé retranché à Matoto.

Le ministre de l’Assainissement est apparu en bottes impeccables.

Plus présent sur Facebook que sur le terrain, plus soucieux de ses publications que des caniveaux, plus attentif à l’image de sa barbe blanche qu’à celle des rues qu’il est censé assainir.

Les bottes étaient si propres qu’on comprenait immédiatement qu’elles n’avaient jamais rencontré un vrai caniveau de Conakry.

Trois mois au pouvoir. Trois mois pour découvrir qu’en Guinée, il pleut en mai.

La pluie du 6 mai n’était pas une surprise. Ce qui surprend, c’est que vous, vous l’étiez.

Mais le chef-d’œuvre national reste Albayrak.

Cette société, payée des millions pour nettoyer Conakry, a réussi une performance historique : faire disparaître l’argent sans faire disparaître les ordures.

Pendant que la ville pourrissait, des employés passaient des mois sans salaire avant d’être licenciés. La justice a condamné l’entreprise. L’entreprise refuse de payer. Et quelque part dans ce magnifique chaos administratif, des responsables continuent probablement de parler de “suivi”, de “cadre de concertation”, de “mesures fortes” et d’“engagement citoyen” autour d’une table où l’eau minérale coûte plus cher qu’un salaire de balayeur.

Ici, même l’impunité circule plus vite que les eaux de pluie.

Et maintenant, nous allons voter.

Les candidats arrivent déjà avec leurs grands boubous, leurs promesses neuves et leurs vieux bilans. Certains parleront même d’assainissement avec le sérieux admirable des hommes qui découvrent eux-mêmes les catastrophes qu’ils ont fabriquées.

Ils ont eu cinq ans.

Cinq ans pour curer des caniveaux.

Cinq ans pour organiser les déchets.

Cinq ans pour empêcher qu’en mai 2026 la capitale ressemble à une bassine renversée.

Et malgré cela, un président a encore dû sortir “incognito” pour constater le désastre.

Voter pour les mêmes personnes le 31 mai, ce n’est pas choisir l’avenir. C’est simplement reconduire la pluie.

Mais avant de condamner tout le monde, il faut aussi parler de nous.

Oui, nous.

Parce qu’ici, l’État jette les responsabilités comme les citoyens jettent leurs déchets : n’importe où.

Toi qui lis cette tribune dans ton bureau, dans les embouteillages ou même discrètement aux toilettes : combien de fois as-tu vidé une bassine dehors “parce que c’est déjà sale” ? Combien de bouteilles, de sachets ou d’ordures ont quitté ta main avec cette phrase nationale : “Un seul ne change rien” ?

Le problème de cette ville, ce n’est pas seulement l’absence d’État. C’est aussi l’abondance de mauvaises habitudes.

J’ai vu un homme déboucher un caniveau sous la pluie pendant qu’à quelques mètres une autre personne y jetait tranquillement un sac-poubelle. Sans colère. Sans méchanceté. Avec cette sérénité nationale qui nous permet de participer au désastre tout en nous considérant comme ses victimes.

Voilà peut-être le vrai résumé de cette ville : certains essaient encore de sauver Conakry pendant que d’autres continuent de l’achever, à deux mètres de distance.

Nous voulons vivre dans une ville propre avec les habitudes d’une décharge publique.

Alors voici trois gestes révolutionnaires — et gratuits.

Ne jetez plus vos déchets dans la rue, même quand tout le monde le fait. Dites à votre voisin d’arrêter quand il le fait. Deux mots suffisent : “Frère, pas là.” Et le 31 mai, demandez à chaque candidat une seule preuve concrète : montrez-nous un quartier que vous avez réellement assaini pendant votre mandat.

Pas une promesse.

Pas un discours.

Pas une photo en bottes.

Une preuve.

Dans quelques mois, il pleuvra encore. Les mêmes routes disparaîtront. Les mêmes communiqués parleront “d’instructions fermes”. Les mêmes citoyens écriront “Quel pays !” avant de lancer un autre déchet par la fenêtre d’un taxi.

Quel pays, oui.

Le nôtre.

Chez nous, les citoyens jettent les déchets. Les autorités jettent les responsabilités. Et la pluie ramasse tout.

Conakry, mai 2026.

Sous une pluie qui ne lave plus rien.

Sôma Sandji… Atè môgô kélén gbassi.

Salimafo… Salima gngana

Ousmane Boh KABA