Sidya TOURE s’en est allé, lui aussi, à son tour… Hélas ! « Qu’est-ce que l’homme ? Un jonc qui tremble au moindre vent ; une ombre qui repasse ; un souffle qui s’éteint » écrivait déjà l’immense Victor Hugo.

Décidément, l’arithmétique macabre de la Faucheuse ne semble pas vouloir s’arrêter de sitôt. Après Hadja Andrée Touré, Souleymane Diallo, Rachid Ndiaye, Amirou Barry…récemment mon frère bien-aimé Abdoulaye Top Sylla ainsi que bien d’autres, elle poursuit inexorablement son funeste décompte parmi celles et ceux qui auront joué les premiers rôles et occupé le devant de la scène nationale, au cours de cette année devenue, pour beaucoup et, à juste raison, l’année de toutes les morts.

Depuis son lit de malade, tard dans la nuit de ce vendredi 25 septembre courant, tristement célèbre désormais, dans un hôpital parisien et dans l’intimité silencieuse de sa convalescence, Sidya Touré aura finalement fait le terrible choix de tourner définitivement le dos à la scène publique, d’adresser de lointains adieux à son pays qu’il aimait tant et dans un ultime rendez-vous avec le destin, de tromper la vie, tout simplement.

Même si la sentence de la mort est irrévocable, l’expérience éternelle nous enseigne qu’on ne s’y prépare pas et ne s’habitue surtout presque jamais. A chaque disparition, nous sommes saisis par la même stupeur, la même incrédulité, comme si un autre destin était possible pour l’Homme que de devoir finir par mourir un jour ou l’autre après une courte, moyenne ou longue odyssée dans ce monde interminable et infini, préparé ou non, mais assurément jamais prêt. Parfois, nous nous surprenons même à douter de la mort particulièrement de proches qui ont marqué nos vies ou de personnalités qui ont marqué leur époque, leur société, leur pays. Comme si pour eux, un autre destin pouvait être encore possible, une autre issue trouvée pour tromper les desseins de ce mystère infiniment redoutable. Pourtant, déiste ou athée, croyant ou non-croyant, nous finissons tous par accepter cette triste vérité, autant vieille que l’humain : devant la mort, aucune grandeur ne tient, aucun pouvoir, aucune richesse et aucun titre ne protège.

Et depuis ce petit matin, à juste titre, l’opinion se fait l’écho de la disparition de l’ancien Premier ministre. Les hommages affluent de partout, unanimes, pour saluer sa mémoire, à la dimension de ce qu’il aura incarné ici et ailleurs, de ce qu’auront été ses combats, ses engagements, ses espérances, mais aussi et surtout, de ce que fut son parcours au service de l’Etat et de la Nation. Hélas ! En quittant la scène qu’il aura contribué a animer pendant ces trois dernières décennies, avec ses luttes inachevées, des rêves certainement inassouvis, il s’en va sans doute avec cet amer gout d’inachevé. D’ailleurs, la vie est un livre toujours interrompu, un projet qu’on ne finit jamais de réaliser.

Pour ma part, avoir croisé le chemin de l’homme, l’avoir côtoyé au cours de ces dernières décennies, avoir eu le privilège de collaborer avec lui, mais aussi de partager avec lui des idées, des convictions et parfois des combats rend cette disparition encore plus personnelle, plus douloureuse. C’est donc avec une immense peine dans l’âme que le sentiment de la perte d’un être cher nous fait éprouver souvent que je m’incline, à mon corps défendant, en ces instants émouvants devant sa mémoire au moment de lui rendre cet hommage.

Et au moment où vient le triste temps des adieux, je voudrais à mon humble niveau égrener quelques souvenirs afin de fixer dans la mémoire collective des faits et gestes de l’homme pour que l’opinion s’en souvienne et que l’histoire fasse son témoignage, un jour.

Alors, nous sommes en 1994, je publiai à l’époque, dans les colonnes de notre groupe de presse, L’Indépendant-Le Démocrate, un éditorial intitulé : « la Guinée des occasions perdues ». J’y entreprenais d’interroger ces nombreux rendez-vous manqués que l’histoire moderne de notre pays semblait avoir accumulés, autant d’occasions perdues qui, si elles avaient été saisies, auraient peut-être permis d’accélérer le développement de notre pays, d’avoir un autre destin pour les populations. Quelques temps après la parution du texte, Sidya Touré m’écrivit, à ma grande surprise depuis Abidjan, en Côte d’Ivoire, où il se trouvait alors. Le journal y connaissait, en ces années de démocratisation un écho particulier. Il m’écrivit pour partager mes réflexions, mes déceptions et surtout mes espérances. Depuis, nous n’avons plus perdu contact.

Nommé Premier ministre quelques mois plus tard et désireux de s’entourer d’une nouvelle génération de cadres jeunes, compétents et animés du désir de servir leur pays, il me fit alors l’honneur et le bonheur de me proposer de rejoindre le cabinet de la primature en qualité de conseiller économique. Cette nouvelle marque de confiance ouvrait, pour nous, les pages de l’action, après les années d’observation, de dialogue et de partage d’idées. Le travail accompli à l’époque fut parmi les plus salués de l’histoire sociopolitique et économique de notre pays et permis au sortir des douloureux événements des 2 et 3 février 1996 de poser les jalons d’une sortie de crise, de nettoyer les écuries d’Augias, de redresser la situation économique et de permettre la fameuse électrification de la capitale et de sa périphérie.

Dans l’Opposition Républicaine, nos chemins se sont de nouveau croisés après s’être séparés avec la fin de l’aventure de la primature, arrivée beaucoup trop tôt, pour le pays, cette fois sur les voies et places publiques, dans le tumulte des manifestations politiques, avec les longues et difficiles journées de marches pacifiques et de villes mortes, de meetings et de conférences de presse, de dialogues et de concertations, bref dans des débats et combats politiques. Nous partagions alors des visions et des convictions au nom d’une certaine idée de la Guinée, avec la volonté chevillée au corps de contribuer à changer le cours de l’histoire et le destin de notre pays pour offrir aux populations de meilleures conditions de vie. A bien des égards, Sidya et moi-même étions sur la même longueur d’onde. Cette proximité de vues nous avait davantage rendus complices. Ainsi, lorsque, au sein du groupe, survenaient des moments de désaccords ou de divergences inhérents à tout rassemblement humain, je réussissais chaque fois que j’offrais mes bons offices à la conciliation à lui arracher un accord, un consensus.

Et dans le débat politique, au cœur des joutes électorales ou dans ces moments privilégiés où la parole publique se déploie dans les colonnes d’un journal, sur les ondes d’une radio ou encore sur les plateaux d’une télévision, il aura été de tous les combats et sur tous les théâtres pour défendre toujours envers et contre tous, ses idées originales et ses convictions fortes pour la Guinée, pour les Guinéens et, pour un meilleur devenir de son destin.

Désormais, Sidya prend sa retraite avant d’avoir écrit le dernier chapitre de son livre, il ne franchira plus la dernière marche pour ouvrir les portes de la plus haute charge de l’Etat dont il caressait le rêve d’exercer. L’Homme propose, Dieu dispose. La vie s’impose, dira-t-on. Il appartient dorénavant à l’histoire d’achever la dernière symphonie de la Guinée de Sidya, pour la postérité, pour des leçons aux générations à venir qui hériteront de l’immense et l’éprouvant devoir de sacrifier à servir la Guinée. En tout cas, le reste n’est plus !

A sa famille et proches, dont je partage l’immense peine, à l’Etat qui perd un de ses plus grands serviteurs et au peuple de Guinée qui perd l’un de ses plus brillants fils, j’ai une pensée émue !

Va en paix Monsieur le Premier ministre et cher grand frère, que la terre bénie de tes ancêtres que tu as chérie et servie avec dévouement et loyauté te soit légère pour ton repos éternel.

Aboubacar SYLLA

Président de l’UFC