Figure emblématique de la musique guinéenne et africaine, Sekou « Diamond Fingers » Bembeya Diabaté revient sur plus de 50 ans de carrière au service de l’art et de la patrie. Dans cet entretien exclusif accordé à Avenirguinee, il évoque ses débuts, ses influences, ses succès, mais aussi ses regrets. À plus de 80 ans, le doyen livre un témoignage poignant, à la fois humble et inspirant, sur son héritage musical et humain. Entretien…

Avenirguinee : Bonjour Monsieur. Présentez-vous à nos milliers de lecteurs.

Je suis Sekou Bembeya Diabaté, membre fondateur du groupe Bembeya Jazz National et International. Je suis auteur, compositeur, arrangeur, guitariste et chanteur. Je suis né en 1944.

Avenirguinee : Dites-nous comment vous êtes entré dans la musique, en particulier en tant que guitariste. Depuis quelle année jouez-vous ?

La guitare, c’est une affaire de famille. Nos grands-pères, nos pères… Nous sommes une famille de griots, des « Guéli ». En malinké, c’est le mot juste. Mais certains n’ont pas su traduire ce terme, et ont dit « Guélions ». Donc oui, je suis Guéli. Cette tradition se transmet de génération en génération. Mon père jouait du balafon et de la guitare acoustique traditionnelle. J’ai grandi entre ces deux instruments. Il a vu que j’aimais beaucoup la guitare. Il m’a offert ma première guitare, commandée spécialement en France, en 1954, pour mes dix ans. C’était une guitare métallique, très particulière, qu’on ne trouve plus aujourd’hui.

Avenirguinee : Qu’est-ce qui vous a poussé à persévérer ?

Je ne voulais pas me séparer de la guitare. C’était devenu une partie de moi. Je la tenais toujours en main. Elle me calmait, me faisait rêver, me donnait de la force. J’ai compris que la musique pouvait changer une vie, y compris la mienne.

Avenirguinee : À quel moment intégrez-vous un orchestre ?

En 1959, je suis recruté dans un orchestre appelé « Syli Orchestre », à Beyla. Ensuite, en 1961, le gouvernement crée des orchestres régionaux. Le président Sékou Touré nous demande de fonder des formations modernes dans chaque région. C’est ainsi qu’est né le Bembeya Jazz de Beyla. Le 15 août 1961, je suis désigné chef d’orchestre.

Avenirguinee : Quelles étaient les missions de votre groupe à l’époque ?

Nous étions les porte-voix de la révolution. Le président Sékou Touré voulait que la musique soit un outil de sensibilisation et d’unité. On chantait les louanges de la Guinée indépendante, on valorisait notre culture, nos langues, nos héros. Et on mettait en musique les messages du parti.

Avenirguinee : Vous avez connu un grand succès en Afrique et au-delà. Quelle est, selon vous, votre contribution majeure à la musique africaine ?

Je crois que nous avons prouvé qu’on pouvait faire de la musique moderne en restant profondément africains. On a introduit la guitare électrique dans la musique traditionnelle mandingue. On a modernisé le folklore sans le dénaturer. Et on a inspiré toute une génération d’artistes. J’ai été surnommé « Diamond Fingers » par des musiciens étrangers, en hommage à ma technique. Mais tout vient du cœur, pas des doigts.

Avenirguinee : Parlez-nous de vos tournées à l’international.

Nous avons joué partout : en Afrique, en Europe, aux États-Unis, en Asie. Partout où nous allions, on sentait que la culture guinéenne rayonnait. À un moment, le Bembeya Jazz était considéré comme l’un des meilleurs groupes du continent. Nous étions de vrais ambassadeurs culturels. Et cela nous rendait fiers.

Avenirguinee : Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur la musique guinéenne moderne ?

Il y a du talent, beaucoup de talent. Mais il manque souvent de la discipline, du respect pour les anciens, et une vraie connaissance de nos racines. La musique n’est pas que du divertissement. C’est aussi une responsabilité. Il faut transmettre quelque chose. On ne doit pas oublier d’où l’on vient.

Avenirguinee : Quel message souhaitez-vous transmettre à la jeune génération ?

Travaillez, respectez la musique, respectez-vous vous-mêmes. Ne courez pas seulement après l’argent ou la célébrité. La musique, c’est une mission, un don. Il faut l’honorer. Et surtout, restez humbles. La gloire vient et passe. Seul le respect reste.

Avenirguinee : Avez-vous des regrets ?

Peut-être de n’avoir pas eu les moyens de mieux former les jeunes. J’aurais aimé ouvrir une grande école de musique en Guinée, avec des instruments, des professeurs, un vrai programme. Mais ce n’est pas trop tard. Si les autorités le veulent, je suis prêt à transmettre ce que je sais.

Avenirguinee : Un dernier mot pour conclure cet entretien ?

Je remercie Avenirguinee pour l’intérêt que vous portez à mon parcours. Je demande à Dieu de protéger notre culture, nos artistes, et de guider la jeunesse. Que la musique guinéenne continue de vivre et de briller, longtemps après moi.

Avec Avenirguinee.org